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Le Palais
Bahía
Avec une douceur teintée de mélancolie et rehaussée d’humour, Isabelle Cornaz décortique ses souvenirs d’enfance: les allers-retours en voiture entre la Suisse et la Catalogne, les étés ralentis sous le soleil de Palamòs, les monologues de sa tante et les silences de l’histoire. Son récit est bref et épuré, comme si elle en avait retiré le superflu, l’excédent, pour n’en garder que la quintessence : des instantanés, des sensations fugaces, des sonorités chaudes, des volumes en clair-obscur. Bahìa sème le doute avec une poésie infinie, l’intime y joue des coudes avec l’histoire, entre quête des origines et enquête journalistique. (A.M.)
Extrait : « Les baies rouges du couchant se mêlent à la mer, on devrait les découper comme des morceaux de sucre. Il y a des rumeurs de friture et de toits-terrasses, des mouettes déchirant le tissu tendu du crépuscule. Je ne me suis presque jamais donné la liberté de rester seule dans ce village juste pour le regarder. Formellement, il a la taille d’une ville, mais à mes yeux, c’est un village: il en a la familiarité, la douceur, l’étroitesse. Cependant, si je dresse un inventaire trop précis de ce qui le constitue, si je l’épuise par une observation têtue, avec l’opiniâtreté dont je pouvais faire preuve enfant, sa matière se décompose comme de la cendre. Ce serait comme sucer un bonbon jusqu’à l’écœurement. »
Fille de
« Ce qui reste, les poètes le donnent », nous dit Hölderlin. Mais que se passe-t-il lorsqu’il ne reste que le silence ? Est-ce véritablement un don ? C’est bien ce que va se demander l’héroïne de ce roman, Chloé Monnay – fille de Christian Monnay, alias le grandécrivaint : « Est-ce que les silences protègent vraiment, ou est-ce qu’ils nous tuent forcément ? »
D’une idée qui en contient dix, Anne Pitteloud a tiré un roman mille-feuille aussi subtil qu’élégant, où il est question de filiation, d’héritage intellectuel et de création, mettant en parallèle la naissance d’une œuvre et l’envie, ou non, d’enfanter. Mais il est aussi question d’imposture et de solitude dans le mensonge, comme Chloé le remarquera amèrement : « Je n’avais jamais été aussi seule ni aussi reconnue. »
Roman familial autant que fine réflexion sur le monde du livre, ce texte sensible et intelligent s’appuie sur des protagonistes – la mère aveugle, l’éditeur bienveillant mais pressant, le journaliste qui n’est pas dupe, etc. – remarquablement dessinés et incarnés. L’histoire se déploie avec une maîtrise tranquille, surprenant lectrices et lecteurs par la force de ses rebondissements, de ses virages et de ses soubresauts.
À partir d’une prémisse simple – l’héritage d’un nom, d’une œuvre, et son détournement – Anne Pitteloud construit un premier roman particulièrement convaincant. Un roman qui suggère qu’il arrive parfois de passer à côté de sa propre vie, et qu’il ne suffirait peut-être que d’un rien, d’un mensonge ou deux, pour en faire une fiction suffisamment tangible, pour enfin l’habiter pleinement.
Captivant premier roman. (YC)
L’extrait :
« Mes histoires n’étaient pas une fuite, non, elles reconfiguraient le réel.
Je souriais à Richard. Il s’est levé et je l’ai imité.
Il a fait un geste vers la porte, « On vient tout juste de recevoir le livre », a-t-il précisé en me raccompagnant. Il m’a serré l’épaule. « Tu es une merveilleuse passeuse de ce travail, tu sais, tu l’incarnes avec une générosité sans pareille, tu te rends compte à quel point tu es liée à ses œuvres à présent ? » »
Une prière pour John Coltrane
L’un des nombreux attraits de la littérature est sans doute de conduire la lectrice et le lecteur là où ils ne s’y attendaient pas. Jérôme Schmidt vous invite à un voyage pas comme les autres. Au Japon d’abord, à travers le portrait de nombreux jazz kissa, ces cafés (ou bars – de véritables temples, en réalité) traditionnellement consacrés à l’écoute attentive de disques de jazz. Véritables gardiens d’une mémoire, celle d’un pays et d’une jeunesse qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, cherchaient, dans le grand bouleversement de l’Histoire, une (nouvelle) voie à suivre. Left Alone, Dig, Matsu, Age, Duet, Narcisse – dans le quartier rouge de Kabukichō, à Tokyo –, ou encore Old Blind Cat, célèbre jazz kissa fréquenté par Haruki Murakami, qui y travailla durant ses années estudiantines dans les années septante : nombreux sont les lieux que Jérôme Schmidt parcourt depuis les années 1990. C’est la colonne vertébrale de ce livre : la rencontre avec une musique, le jazz en général (un genre alors aussi populaire que les Beatles dans les années 1960-1970) et John Coltrane en particulier, mais aussi avec ces lieux comme figés dans le temps. L’auteur nous offre également de précieux récits de rencontres avec des personnalités aussi secrètes qu’attachantes, toutes, à des degrés divers, marquées par la tournée de Coltrane en 1966. Un moment de bascule dans l’histoire du pays du Soleil-Levant, qui poussa certains jeunes à tout quitter pour ouvrir leur propre maison-café dédiée au jazz, avec ses codes singuliers, offrant un pas de côté dans une société éprouvante. Comme il l’écrit : « Ce monde flottant est voué à disparaître », mais l’auteur ne veut pas en être le fossoyeur. C’est réussi : ce livre est tout le contraire d’une tombe. C’est un jardin à ciel ouvert, apaisant, où l’on resterait volontiers sa vie durant. Magnifique. (YC)
Extrait : « Chaque jour, les mêmes mouvements, la même attente, les mêmes histoires se déplient dans le cadre intime de ces lieux. Comme sur une carte postale d’un autre temps, son chat Mia dort sur le fauteuil, le café bout sur le réchaud à haz et les légendes qui habitent ces murs peuvent transmettre leur histoire en silence, bercées par la musique qui grésille sur la platine. »
Rouges-Truites
Eisen
Scénariste de formation, la romancière Gouzel Iakhina a le sens du rythme comme de la formule, et bénéficie d’une compréhension fine du monde du cinéma. C’est à travers ses films qu’elle aborde la vie de Sergueï Eisenstein - « Eisen », pour les intimes - réalisateur soviétique mythique, maître absolu du montage. Pas la peine de connaître les films d’Eisenstein pour se sentir embarqué dans ce récit épique et en suivre les protagonistes de tournage en tournage : à Odessa en 1925, où de simples badauds offrent leurs visages au mythique Cuirassé Potemkine; à Leningrad en 1927, où des dizaines de milliers de figurants font revivre à l’écran la révolution russe ; à Mexico en 1930-1931, où le talent d’Eisenstein explose comme un feu d’artifice dans une œuvre restée à jamais inachevée; au Kazakhstan, enfin, où Ivan le Terrible prend forme. Dans cette biographie jubilatoire, Iakhina donne au célèbre réalisateur la puissance créative d’un héros de fiction. Intellectuel et excentrique à fleur de peau, Eisenstein y apparaît dans toute sa complexité émotionnelle, psychique et politique : Eisen, figure de proue du cinéma soviétique et mondial, en conversation avec Fritz Lang, Dziga Vertov, Charlie Chaplin et tant d’autres; Eisen, jouet entre les mains sadiques d’un pouvoir politique qui étrangle ses amis (Meyerhold, Babel) tout en lui passant commandes; Eisen, clown triste et génie névrosé, chahuté par son temps mais porté par son art. La lecture de ce récit énergique et plein d’humour, peut-être le meilleur de l’autrice plébiscitée dès Zouleikha ouvre les yeux, est un pur régal, qui offre aussi une occasion rêvée de voir ou revoir, le livre à la main, quelques chefs-d'œuvre du cinéma soviétique. (AM)
Extrait: « Eisen inventa encore autre chose. Les figurants à la voix sonore, ceux qui, pris au jeu, commençaient à hurler de panique, reçurent un double salaire. Ils le gagnaient en s’époumonant aussi fort que possible, du moment où le réalisateur criait « moteur ! » Jusqu’à « coupez ! ». Les choses s’arrangèrent. L’orchestre mugissait terriblement, les crieurs hurlaient comme des fous, et la foule était dans l’état d’affolement nécessaire presque dès la première prise. Des émotions aussi fortes devaient être filmées en plan aussi rapproché que possible, non pas depuis un lieu commode et statique, mais de l’intérieur de la foule, en courant avec elle, en montant et descendant les marches, en roulant dessus. Et Tissé courait, montait et descendait, roulait. Depuis longtemps, son corps ne faisait plus qu’un avec la caméra, et les assistants n’avaient plus qu’à déplacer cet organisme pesant composé d’un humain et de sa caméra ronflante là où l’opérateur, voire le réalisateur qui s’agitait à côté l’ordonnait. »
Fille de
« Ce qui reste, les poètes le donnent », nous dit Hölderlin. Mais que se passe-t-il lorsqu’il ne reste que le silence ? Est-ce véritablement un don ? C’est bien ce que va se demander l’héroïne de ce roman, Chloé Monnay – fille de Christian Monnay, alias le grandécrivaint : « Est-ce que les silences protègent vraiment, ou est-ce qu’ils nous tuent forcément ? »
D’une idée qui en contient dix, Anne Pitteloud a tiré un roman mille-feuille aussi subtil qu’élégant, où il est question de filiation, d’héritage intellectuel et de création, mettant en parallèle la naissance d’une œuvre et l’envie, ou non, d’enfanter. Mais il est aussi question d’imposture et de solitude dans le mensonge, comme Chloé le remarquera amèrement : « Je n’avais jamais été aussi seule ni aussi reconnue. »
Roman familial autant que fine réflexion sur le monde du livre, ce texte sensible et intelligent s’appuie sur des protagonistes – la mère aveugle, l’éditeur bienveillant mais pressant, le journaliste qui n’est pas dupe, etc. – remarquablement dessinés et incarnés. L’histoire se déploie avec une maîtrise tranquille, surprenant lectrices et lecteurs par la force de ses rebondissements, de ses virages et de ses soubresauts.
À partir d’une prémisse simple – l’héritage d’un nom, d’une œuvre, et son détournement – Anne Pitteloud construit un premier roman particulièrement convaincant. Un roman qui suggère qu’il arrive parfois de passer à côté de sa propre vie, et qu’il ne suffirait peut-être que d’un rien, d’un mensonge ou deux, pour en faire une fiction suffisamment tangible, pour enfin l’habiter pleinement.
Captivant premier roman. (YC)
L’extrait :
« Mes histoires n’étaient pas une fuite, non, elles reconfiguraient le réel.
Je souriais à Richard. Il s’est levé et je l’ai imité.
Il a fait un geste vers la porte, « On vient tout juste de recevoir le livre », a-t-il précisé en me raccompagnant. Il m’a serré l’épaule. « Tu es une merveilleuse passeuse de ce travail, tu sais, tu l’incarnes avec une générosité sans pareille, tu te rends compte à quel point tu es liée à ses œuvres à présent ? » »
Une prière pour John Coltrane
L’un des nombreux attraits de la littérature est sans doute de conduire la lectrice et le lecteur là où ils ne s’y attendaient pas. Jérôme Schmidt vous invite à un voyage pas comme les autres. Au Japon d’abord, à travers le portrait de nombreux jazz kissa, ces cafés (ou bars – de véritables temples, en réalité) traditionnellement consacrés à l’écoute attentive de disques de jazz. Véritables gardiens d’une mémoire, celle d’un pays et d’une jeunesse qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, cherchaient, dans le grand bouleversement de l’Histoire, une (nouvelle) voie à suivre. Left Alone, Dig, Matsu, Age, Duet, Narcisse – dans le quartier rouge de Kabukichō, à Tokyo –, ou encore Old Blind Cat, célèbre jazz kissa fréquenté par Haruki Murakami, qui y travailla durant ses années estudiantines dans les années septante : nombreux sont les lieux que Jérôme Schmidt parcourt depuis les années 1990. C’est la colonne vertébrale de ce livre : la rencontre avec une musique, le jazz en général (un genre alors aussi populaire que les Beatles dans les années 1960-1970) et John Coltrane en particulier, mais aussi avec ces lieux comme figés dans le temps. L’auteur nous offre également de précieux récits de rencontres avec des personnalités aussi secrètes qu’attachantes, toutes, à des degrés divers, marquées par la tournée de Coltrane en 1966. Un moment de bascule dans l’histoire du pays du Soleil-Levant, qui poussa certains jeunes à tout quitter pour ouvrir leur propre maison-café dédiée au jazz, avec ses codes singuliers, offrant un pas de côté dans une société éprouvante. Comme il l’écrit : « Ce monde flottant est voué à disparaître », mais l’auteur ne veut pas en être le fossoyeur. C’est réussi : ce livre est tout le contraire d’une tombe. C’est un jardin à ciel ouvert, apaisant, où l’on resterait volontiers sa vie durant. Magnifique. (YC)
Extrait : « Chaque jour, les mêmes mouvements, la même attente, les mêmes histoires se déplient dans le cadre intime de ces lieux. Comme sur une carte postale d’un autre temps, son chat Mia dort sur le fauteuil, le café bout sur le réchaud à haz et les légendes qui habitent ces murs peuvent transmettre leur histoire en silence, bercées par la musique qui grésille sur la platine. »