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les conseils de lecture

nos libraires aiment (beaucoup) :

Betrand Schefer
Néant bonheur
(IMEC) 40 pages
J’avais découvert la collection Diaporama avec Boîte noire de Tanguy Viel : le principe – des écrivains qui se racontent à travers des images choisies, à l’initiative de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (l’IMEC) – m’avait convaincu. Avec Bertrand Schefer, l’expérience gagne en intensité.
Auteur de textes essentiels sur l’image et le cinéma (de lui il faut lire l’excellent Martin ainsi que le bouleversant Frances Woodman), Schefer poursuit ici son intime méditation. Un dessin d’enfance, une peinture de Konrad Witz, une image tirée d’un film de Jean Eustache ou une photographie de Yasushiro Ishimoto suffisent à faire surgir une vie esthétique, celle de Betrand Schefer, révélée par éclats.
Il ne s’agit pas seulement de voir, mais de scruter ce qui se dérobe. Toute image contient son point aveugle ; l’écriture commence là. Schefer avance au plus près de cette zone fragile où le regard devient pensée. Néant bonheur : le titre dit juste. Dans l’intervalle entre ce qui apparaît et ce qui manque, il y a ce vide — et, pour le lecteur, une forme de bonheur.

L'extrait :
« Et il se trouve que, dans mon labyrinthe, il s’agit souvent d’une image au sens propre, c’est-à-dire pas seulement une vision, un tableau d’ensemble, mais un objet-image, une photographie, une peinture, une scène de film. Cette image aimante le texte, vers elle le texte s’élabore et se met en marche, comme pour sortir du noir et combler le vide dans lequel il a commencé : au bout du couloir, au fond de la chambre, au-dessus du lit, une image à atteindre, à retrouver, à saisir. Quelque chose à voir. »
©Yann Courtiau 2026
 T. Ogarkova et V. Yermolenko
 La vie à la lisière. Être ukrainien aujourd’hui
(Gallimard) 290 pages,   trad. De l’ukrainien par Louise Henry, Gallimard, 2026.

 Quand les premières bombes ont explosé au-dessus de leurs têtes dans les environs de Kyiv le 24 février 2022, Tetyana Ogarkova et Volodymyr Yermolenko savaient probablement déjà qu’ils ne quitteraient pas l’Ukraine pour autant. En 2014 déjà ils avaient campé sur la place Maïdan aux côtés de la société civile pour défendre les valeurs démocratiques. Depuis lors, ils n’ont eu de cesse d’informer la communauté internationale sur les réalités de l’Ukraine dans toute sa diversité, que ce soit à travers des interventions dans la presse étrangère, avec « Kult », leur podcast culturel multilingue, ou par leur présence active sur les réseaux sociaux et dans les médias, notamment francophones. Dans La vie à la lisière, le couple - parents de trois enfants - raconte quatre années de guerre, ou plutôt de résistance, autant pratique qu’intellectuelle. Parallèlement à leur activité d’intellectuels engagés, ils récoltent de l’argent et achètent des voitures qu’ils amènent aux militaires sur le front. Lors de ces voyages quasi mensuels, ils récoltent des témoignages, parlent avec ceux qui sont restés sur la ligne de front, militaires et surtout civils, comptent leurs morts, aussi, parmi leurs amis et connaissances, dont de nombreux poètes et écrivains. La grande force de La vie à la lisière est d’être bien plus qu’un journal de guerre, bien plus qu’une collection de témoignages. Dans ce récit riche et intense, évidemment bouleversant par instants, d’une grande force poétique, Tetyana et Volodymyr ne cessent de penser le monde. La guerre déplace le curseur, affecte notre manière de voir, de réfléchir, de comprendre. Le rapport au temps, à l’espace, à l’eau ou à la terre s’en trouve modifié. La menace constante de tout perdre donne à la poésie une tonalité nouvelle, aux rapports humains une coloration différente. Leur regard de journalistes, penseurs et philosophes nous permet d’appréhender cette guerre à la lisière de l’Europe dans ce qu’elle a d’essentiel : le combat de ceux qui veulent continuer à penser, à aimer, à vivre en paix dans le pays qui les a vus grandir. Et le silence de ceux qui les contemplent de loin, comme si rien n’avait changé.

L'extrait:
 « La guerre nous apprend que nous sommes bien plus que nous ne pensions l’être. Que nos corps contiennent en eux l’espace de nos maisons, de nos villes, de notre pays. Que notre mémoire va bien plus loin que nos quelques décennies, Qu’en nous parlent les esprits de nos morts, s’entrelaçant aux corps de ceux auxquels nous donnerons naissance. La guerre nous apprend que les choses parlent. Qu’elles ont aussi le droit de changer de sens. Dans ce monde, une fenêtre n’est plus une fenêtre, elle est source de danger. Une lumière n’est plus une lumière, elle est lunette de tir pour l’ennemi. Un selfie pris sur un checkpoint peut coûter la vie à quelqu’un. Et une assiette de riz préparée par un bénévole pour une personne déplacée est une preuve d’amour. »

 @Annick Morard 2026
Blaise Hofmann
Le peintre célèbre du village voisin
(Zoé) 250 pages

Blaise Hofmann le confie très vite : « Il y a l’œuvre, il y a l’homme ». Ce dernier étant difficile d’accès, l’écrivain essaie de se tourner principalement vers l’œuvre de cet artiste peintre et graveur – (Pietro) Sarto, né en 1930 à Chiasso -, mais il lui faut sans cesse revenir vers l’homme, parce que ce qui intéresse aussi Hofmann : « C’est le siècle qu’il a traversé ». Et c’est bien là ce qui rend ce livre aussi sublime que singulier, puisqu’il s’agit bien de dessiner le portrait et le parcours de ce « peintre célèbre du village voisin » dont presque personne ne sait qu’il est célèbre – un comble ! Cette biographie s’écrit sous nos yeux, elle se fait avec et contre l’artiste (rien n’est caché : sa misogynie, le fait qu’il trouve ses contemporains « emmerdants », son narcissisme, son côté bourgeois grognon qui se croit encore de gauche, etc.), mais aussi autour et dans sa peinture, son atelier, aux travers des mille et un souvenirs d’amis proches ou éloignés. C’est l’histoire d’une revanche sur le destin, d’une (demi)réussite, d’une vie qui en contient plusieurs aussi. Blaise Hofmann hésite, avance, fait un pas de côté, recule, butte et reprend son récit, c’est bien là ce qui est formidable ; on se prend à aller guigner sur Internet pour découvrir l’Atelier de St-Prex ; on est saisi par son « autoportrait lisant » datant de 1961, ses paysages renversés, croisés. Blaise Hofmann aurait put l’inventer, pourtant : tout est vrai. Et c'est d'une beauté toute en nuances.

L’extrait :
« Il a gagné la reconnaissance de quelques connaisseurs qui ont suffi à faire tourner l’Atelier. Il a vécu de son art, sans jamais afficher des prix indécents, sans faire de spéculation. Comme un artisan, il a vendu des toiles à des gens qui les trouvaient belles et qui souhaitaient vivre au quotidien avec elles. »


©Yann Courtiau 2026
Hélène Becquelin
Huitante
(Antipodes) 200 pages

Qui dit Suisse pense banque, chocolat, montagne, Heidi – et, pour les plus inspirés, Stephan Eicher. Mais on oublie souvent qu’il y eut aussi une Suisse alternative – et peut-être existe-t-elle encore. Une Suisse de salles de concert, de nuits électriques, où une jeunesse en quête de repères se retrouvait, se cherchait, et se construisait à travers une multitude de styles, de groupes et de chapelles.
Dans Huitante, Hélène Becquelin replonge dans ces années-là – les siennes. Ses débuts aux Beaux-Arts de Lausanne, la solitude (son horreur de Magma), la quête amoureuse, et surtout les premiers concerts, chacun vécu comme le meilleur de sa vie. Elle fait revivre toute une géographie intime et musicale : la Dolce Vita à Lausanne (où l’on pouvait croiser Eicher), le Palladium à Genève, théâtre d’un concert incandescent de The Gun Club en 1984 ; cette rencontre improbable avec Robert Smith, un soir de mai 1982, juste avant que ce dernier – que personne n’avait reconnu – ne monte sur scène avec The Cure.
Au fil de chapitres placés sous le signe de The Cramps, The Feelies ou encore The Clash, la bande dessinée pourrait déjà combler les amateurs de rock des années 1980. Mais Hélène Becquelin capte aussi avec justesse le passage du temps, ces moments où les certitudes vacillent, où les goûts évoluent, où naît le désir de bifurquer. Cerise sur le gâteau aux orties : une postface sur les eighties, les notes sur les groupes et la revue de presse de l’époque.
Et si ce n’est pas déjà fait, précipitez-vous aussi sur 1979, le volume précédent : du bonheur charbonneux, brut et vibrant, à volonté.
(Et c’est le libraire qui a vendu plus de trente exemplaires de la biographie de Kid Congo Powers l'an passé qui vous le dit !)


L’extrait : 
« — Oh ! T’as la même coupe que ce gars sur l’affiche.
— Comme Kid Congo ? Tu comprends pourquoi je tenais tant à ma mèche. »

©Yann Courtiau 2026
les conseils de lecture

nos libraires aiment (beaucoup) :

Laurent Mauvignier
La Maison vide 
(Minuit) 740 pages
Tout commence dans une maison, abandonnée, la recherche d’une médaille; l’énigme d’une photo dont on a griffonné un visage pour le faire disparaitre ; une commode dont un coin est brisé et dont on aura la clé du mystère quelques six cent pages plus loin. Prometteur. Puis vient l’histoire comme une valse à trois temps qui nous emporte, nous embarque: trois guerres, trois destins de femmes contrariés par les hommes – vivants comme morts. « Ce qui se joue là, (…) c’est le nom même de ce qu’autrefois on appelait la fatalité, le nom du déterminisme social, comme on l’appellerait aujourd’hui, le nom de l’histoire – l’histoire et les histoires qui pivotent sur elles-mêmes et glissent, vacillent, emmêlées les une aux autres et de si loin dans le temps que personne ne peut plus en démêler l’écheveau. » Roman balzacien ou plus simplement riche, ample, passant les détails à la loupe, allongeant les situations jusqu'au vertige, La Maison vide est un grand roman, splendide et entêtant - au style impeccable. Malgré sa taille (ou justement: à cause de sa taille), il est recommandé.

L’extrait :
« (…) c’est ça, je ne fais que du roman –, mais je crois que que si ce que j’écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l’invente pas tout à fait : je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d’un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu’il suffit de le remonter pour qu’il puisse redémarrer. Ce monde, je pars de sa disparition pour le reconstituer, peut-être à l’aveugle, en prenant trop de libertés, mais avec la conviction que je le fais dans le bon sens, comme à partir d’un fémur fossilisé le squelette d’un animal préhistorique que personne n’a jamais vu. ».

©Yann Courtiau 2025
Nathalie Heinich
Les livres qu'on ne m'a pas rendus
(La Pionnière) 44 pages
Il existe de nombreuses autobiographies par les livres ; manquait peut-être une autobiographie à travers les livres non rendus. C’est ce manque que vient combler cette sympathique plaquette de Nathalie Heinich. Chacun a sa stratégie pour éviter de prêter ses livres — ou pour faire avec cette fatalité. Il y a celles et ceux qui savent, dès le départ, qu’un livre prêté est déjà un livre donné ; celles qui inventent mille excuses pour ne pas le prêter ; ceux qui, comme moi, prévoient des exemplaires de rechange et ne prêtent pas, mais offrent. La liste est longue.
Dans ce petit essai autobiographique, aussi amusant qu’éclairant, Nathalie Heinich égrène les prénoms des débiteurs, retrouve les circonstances et les périodes des prêts, et, pour le plus grand plaisir du lecteur et de la lectrice, s’attarde sur les livres eux-mêmes : ce qu’ils étaient, ce qu’ils représentaient, la place qu’ils occupaient dans sa vie à ce moment précis. Des Armes secrètes de Cortázar (signé de la main de l’auteur !) à Aurais-je été résistant ou bourreau ? de Pierre Bayard, en passant par Vies minuscules de Pierre Michon, c’est toute une vie littéraire qui se donne à lire – une constellation de lectures, de rencontres et de bons (comme de mauvais) moments passés.
Ces pages font aussi ressurgir nos propres souvenirs. Pour ma part, j’ai prêté deux disques et un livre à une jeune femme à la fin des années 2000 ; lorsque nous nous sommes revus en 2020, elle ne semblait pas s’en souvenir – et moi, je n’ai pas osé les réclamer. Et l’écrivaine de nous confier encore que sa « (…) bibliothèque est un témoin, et les livres n’y sont pas que des livres, mais aussi des souvenirs, des preuves, des indices, des signes. »
Chacun trouvera matière à ruminer dans ce fantastique petit livre aux confessions réjouissantes, où ces « fantômes de bibliothèques » racontent quelques tranches de vie qui nous hantent. Merveilleux.

L’extrait :
« Il est toujours embarrassant de refuser de prêter un livre : on a tout de suite l’air mesquin. Mais quand même : le menuisier prête-t-il son marteau ? Le peintre, son pinceau ? La danseuse, ses chaussures ? Le cuisinier, son meilleur couteau ? La couturière, ses ciseaux ? La fée, sa baguette magique ? »
©Yann Courtiau 2026
Arlette Farge
Ils ont écrit leurs visages : signalements de galériens et de délinquant.e.s au XVIIIe siècle
(Métispresses) 116 pages
Prenons un peu de distance avec l’actualité et avec la rentrée littéraire tiens. Voyageons dans le temps, à la rencontre du passé, en compagnie d’Arlette Farge – et de Karelle Ménine. Dans Ils ont écrit leurs visages, l’historienne se tient face à l’archive et, chose rare, y laisse affleurer la sensibilité. Elle le précise d’emblée : celle-ci n’a pas la capacité de « détruire le passé », mais de l’approcher autrement, avec une attention aux détails. Ce passé, c’est celui des galériens du XVIIIᵉ siècle, de leurs corps contraints, de leurs vies écrasées par l’ordre social.
C’est aussi celui d’une société qui juge – souvent au faciès –, et qui compose ainsi un paysage singulier de malheurs et de turpitudes, peuplé de ces vies minuscules, privées de voix autant que de corps. L’écriture de Farge restitue à ces anonymes une présence fragile mais insistante, faisant surgir, à partir des archives judiciaires, une humanité effacée des livres d’Histoire en quelque sorte (ces vaincus chers à Walter Benjamin).
Dans sa postface, Karelle Ménine éclaire puissamment cette démarche : « Lorsqu’une époque perd ses repères, que l’actualité la percute avec violence, la société vient frapper à la porte de l’historien·ne en lui réclamant de comprendre ce que d’aucuns nomment des “retours de l’Histoire”. »
Essentiel par ce qu’il dit, bouleversant par la justesse de son regard, cet essai l’est aussi par l’objet qu’il est devenu. On peut, au passage, remercier les éditions MétisPresses de nous le délivrer sous la forme d’un petit livre élégant et soigné. Un vrai plaisir – pour l’intellect comme pour les yeux.

L'extrait :
« La police, quand elle arrête des délinquants ou ce qu’elle croit en être, prend soin de les décrire ; c’est le protocole. Il s’applique aussi aux forçats : nom, âge, adresse, profession puis signalement, raison de la mise en prison. Voici les visages écrits qui plongent dans la matérialité des corps examinés par les greffiers, et conduisent le lecteur vers une proximité émotionnelle très profonde. Mais qui sont ces hommes dont on ne connait que les visages ? »

©Yann Courtiau 2026
Jean-Yves Jouannais
Une forêt
(Albin Michel) 106 pages
Animateur passionné de L’encyclopédie des guerres, série de conférences/performances où Jean-Yves Jouannais donnait à entendre un livre en train de s’écrire ; auteur, encore, de l’essentiel Artistes sans œuvres et du recueil de nouvelles L’Usage des ruines, Jouannais s’était fait (trop) discret depuis plusieurs années. C’est donc une joie véritable de le retrouver avec ce livre étonnant, qui revient à ses thèmes de prédilection : la guerre et le monde nouveau, en ruines, qui lui succède.
À travers un narrateur étrange, le capitaine Lenz – Américain parlant couramment l’allemand – Jouannais entraîne la lectrice et le lecteur dans un univers qui semble surgir de De la destruction de Sebald, ou encore du film Europa de Lars von Trier. Errance, étrangeté des paysages d’après-guerre, villes éventrées : tel est le décor d’un roman riche en anecdotes sur les incongruités des conflits et ce qu’ils laissent derrière eux. C’est aussi un roman sur la culpabilité et la tristesse.
Au cœur du livre, le réel et la fiction s’entrelacent dans l’histoire stupéfiante de mainates, capables de reproduire des mélodies humaines, et qui sifflent en toute naïveté, après la guerre, l’hymne nazi – le Horst-Wessel-Lied –, véritable casse-tête pour la commission locale de dénazification. Roman intrigant, Une forêt brille par sa singularité et par sa capacité rare à ne jamais s’enfermer dans un sujet unique, ouvrant au contraire mille et une pistes qui sont autant d'interprétation que de chemins pour se perdre. Réussite.

L’extrait :
 « Il s’était passionné, lors de ses étude à l’école militaire, pour les historiens de l’Antiquité, C’est en les lisant qu’il s’approcha au plus près, non pas de la littérature, mais – plus passionnant – du mystère du transport des récits. Il demeura dès lors hanté par des questions sans réponses. Il regrettait l’absence d’une science sérieuse dédiée à l’étude physique de la circulation, dans l’espace et le temps, des légendes, des fables, des histoires, et de toutes les figurent qui les animent. »
©Yann Courtiau 2026
les conseils de lecture

nos libraires aiment (beaucoup) :

Laurent Graff
L'Homme de la forêt
(Les Cailloux) 68 pages

L’un de mes auteurs favoris publié chez une nouvelle maison d’édition – c’est jour de fête.
Laurent Graff, qui nous régale, de livre en livre, d’un imaginaire aussi surprenant que fantaisiste – imaginez la fin du capitalisme ou encore un homme prenant sa retraite à trente ans – , nous offre ici, avec L’Homme de la forêt, un précis de la marche, un manuel pour trouver son arbre, et une véritable ode au retour à la nature – un retour à soi. L’homme ne fuit rien : il marche, avec pour seul objectif « ce pas et le suivant ».
Ici, pas de message de résistance ni de vivre-ensemble – il s’agit plutôt d’abandon, de vie nouvelle, de vie vraie. L’homme suit un mouvement : celui des arbres, de l’eau, de sa solitude chérie, d’une liberté soumise non pas à la « loi de la jungle » – qui aurait plutôt cours en société – mais à celle de la forêt, plus souple.
C’est une pure merveille, à la fois poétique et philosophique. Pour preuve, Henry David Thoreau, Jean Giono et Élisée Reclus viennent de se relever des morts pour venir m’en acheter quelques exemplaires à offrir. Un texte à découvrir, à lire, à relire et à partager. Qui plus est, magnifiquement présenté. Joie.

L’extrait :
« La voix est miroir tendu aux oreilles : il entendait son reflet. Peu à peu, il s’était tu. Se taire n’était pas se tuer, mais vivre dans le paysage de ses pensées. Il y avait ses jambes qui le portaient et il y avait ses pensées qui marchaient en lui. Avec la pointe d’un diamant ou d’un saphir posée sur sa tempe, sans doute aurait-on pu entendre sa voix. Le parler de la solitude, c’est un peu comme la vision dans le noir. C’est un sens nouveau qui se développe. »

©Yann Courtiau 2026
Eric Vuillard
Les orphelins. Une histoire de Billy The Kid
(Ates Sud) 162 pages

Dans la lignée du déchirant Tristesse de la terre, paru il y a une dizaine d’années – qui racontait la création du Wild West Show de Buffalo Bill et les derniers soubresauts de la conquête de l’Ouest américain – paraît aujourd’hui Les Orphelins, un livre-enquête où Éric Vuillard, fidèle à son art, déploie une plume acérée et malicieuse pour (re)donner voix à ceux que la légende a engloutis dans son tsunami de fantasmes, transformant les miettes de vérité en un socle pour un mythe au service de la « conquête » géographique : cet Ouest où, pour un temps limité, tout sembla possible, jusqu’aux pires atrocités, mais aussi la conquête des esprits, qui aiment penser que Billy the Kid fut une sorte de Peter Pan de la Frontière - en vérité un empire colossal fondé (volé) en moins d’un siècle...
Toute une cohorte de jeunes garçons vachers, mal nés, vagabonds, va ainsi faire l’expérience d’une liberté aussi extravagante que fugace : «(…) ils purent bouffer gratis, vivre au bordel, pioncer jusqu’à midi, se torcher la gueule, jouer aux cartes, buter n’importe qui, et surtout, ne rien foutre.» Jeunes et pauvres, ils mourront presque tous avant trente ans. Les survivants, après un détour par les forces de l’ordre, retourneront à leur point de départ – la misère – et raconteront ce qu’ils ont vécu, participant parfois eux-mêmes à la fabrication du mythe, jusqu’à finir par croire à leurs propres inventions.
Un livre tonitruant et magistral.


L’extrait :
«  Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques. George Coe ne ment pas, il ne fabule pas, il raconte, et la machine s’emballe, la machine à Billy, et elle nous sert inlassablement la fausse monnaie de nos rêves. »


©Yann Courtiau 2026
Alexis Le Rossignol
Petite philosophie du flan
(Pérégrines) 166 pages

Les éditions Les Pérégrines n’arrêtent pas de nous surprendre, et on s’en réjouit. Après un Petit éloge de la procrastination, un autre sur le vin ou encore le feu de cheminée, sans oublier celui consacré aux anti-héroïnes de séries, voilà qu’elles ont mandaté l’humoriste Alexis Le Rossignol pour cette gourmande petite philosophie du flan, qui est un éloge mais aussi une réflexion des plus moelleuses puisque, pour lui (et je souscris) : « (…) dans un monde de plus en plus complexe, en manque d’horizon et de perspectives réjouissantes, les valeurs qu’il incarne, patience et douceur en tête, ont toujours des disciples. » Et ce livre en fera peut-être de nouveaux. Car si l’auteur en profite pour parler de lui (ce qui est bien normal), c’est toujours pour emprunter les chemins d’une pensée libre et amusante, vagabonde et néanmoins acérée –chemins qui ne conduisent pas à Rome mais plutôt à la pâtisserie du coin, où l’auteur dégustera, en fin connaisseur, sa part de flan.
Car oui, le flan incarne des valeurs, dont une majeure : l’inspontanéïté. « C’est une certaine idée de la liberté : il faut parfois avoir le courage de s’arracher à la commodité de la vie “normale” pour tracer son propre chemin. »
Ce livre, aussi drôle soit-il, permet de s’arrêter un moment et de se dire que l’essentiel est (parfois) dans la simplicité, incarnée (parfois encore) par le flan. Miam.

(Mon préféré ? le flan à la pistache de la Boulangerie Martine, Rue Jean-Violette 28, à Genève)


L'extrait :

« Or, s’il était humain, je crois que le flan ferait partie des lents : préparation lente, cuisson au four, temps de repos… Tout indique qu’il est de ceux qui ont besoin de temps pour bien faire les choses. Pourtant, il a réussi à se faire une place dans la société, et même mieux : à être un incontournable. Ce faisant, il démontre que le contre-pied est possible, et qu’il peut même être apprécié et valorisé. Oui, mais comment ? Eh bien c’est ce que nous allons voir. »
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©Yann Courtiau 2026

Eric Tavernier
THE CURE A Forest
(Le Boulon) 128 pages
On doit au même essayiste la traduction de Facing the Other Way. The Story of 4AD de Martin Aston (À contre-courant, l’épopée du label 4AD, aux éditons Allia), Eric Tavernier sait donc de quoi il retourne lorsqu’il est question de musique indépendante, en particulier du son et de l’esthétique issus du punk de la fin des années 1970, cette mouvance « alternative » qui, sous des formes diverses, va traverser toute la décennie 1980. Pourtant, le pari n’était pas gagné d’avance : traiter, sur plus de cent pages, d’un 45-tours – acheté à sa parution, nous confie Tavernier – et, par ricochet, d’un maxi 45-tours devenu culte au fil des ans : A Forest, du groupe britannique The Cure, à propos desquels tout a été dit peut-être?

Évidemment, après le passage obligé des souvenirs personnels, l’auteur de ce petit livre provoque un joyeux réflexe pavlovien en renvoyant un bon demi-million d’anciens adolescents vers leur discothèque pour en ressortir les premiers disques du groupe. Moi aussi, j’ai eu quinze ans au mitan des années 1980 et me suis senti attiré par les mimiques de Robert Smith et cette musique qui me semblait à contre-courant de ce qui passait (aussi) à la radio : Dire Straits, Phil Collins, Modern Talking, Baltimora – et j’arrête là la torture.

Si vous avez grandi avec The Lovecats, In Between Days ou encore Lullaby dans votre walkman, vous avez remonté le courant tel un fringant saumon pour découvrir les trésors que sont – encore aujourd’hui – des albums comme Pornography, Faith et, surtout, Seventeen Seconds, cet album de 1980 qui est aussi ce moment précis où Robert Smith invite véritablement les Cure. Tavernier explique tout, dans le détail, ou presque ; il élargit la focale avant de zoomer à nouveau, resserre le propos puis lui donne du champ libre. Voilà un petit livre passionnant, bien écrit, érudit, malin, qui parvient à répéter l’essentiel tout en y ajoutant une touche d’inédit... Again and again and again and again…

L’extrait :
«En l’espace d’une année, ces musiciens avaient réussi l’exploit de faire prendre à leurs compositions un tournant vers quelque chose de nouveau, difficile à classifier. Pour comprendre les ressorts intimes de cette stupéfiante mue, il faut revenir sur les débuts du groupe puis sur ces quelques mois décisifs qui conduiront quatre individus et un producteur, dans un studio du nord de Londres, à nous permettre d’embarquer avec eux vers une merveilleuse terra incognita.»
©Yann Courtiau 2026
les conseils de lecture

nos libraires aiment (beaucoup) :

Katja Petrowskaja
La photo me regardait
(Macula) 248 pages
« Toute photo est le fragment d’un monde, arraché au temps et à l’espace. Nous ne voyons que ce fragment, qui tente de se présenter comme le monde dans sa totalité ou comme une partie représentative – si ce n’est comme métaphore, du moins comme « pars pro toto ». »
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Des photographies de Maya Deren , de Francesca Woodman, de la photographe géorgienne Natela Grigalashvili, du photographe et cinéaste suisse d'origine juive polonaise Helmar Lerski - dont le travail esthétique anticipe de façon saisissante (et paradoxale) celui de Leni Riefenstahl et Arno Breker -, des photographies anciennes, parfois de famille, actuelles, chinées, découvertes par hasard dans une bibliothèque, commentées avec finesse, justesse, intelligence et beauté – c’est là toute l’originalité et la force tranquille de ce merveilleux livre de Katja Petrowskaja. Il s’agit de déchiffrer ce petit bout de temps. Qui et quoi et quand au juste ? On est saisi de malaise en découvrant la photo de La « Course (cycliste) de la paix », à Kiev en 1986, alors que la foule n’est pas au courant de la catastrophe de Tchernobyl arrivée quelques jours plus tôt, puis on est ému par ce cliché d’un chanteur d’opéra – Moses LaMarr -, durant la tournée de l’Everyman Opery company, en manteau de couleur claire, dans la neige d’un parc de Leningrad en 1955, devant une audience d’enfants et de femmes éblouis et touchés de se trouver là, de voir un noir, d’entendre sa voix, son chant, situation œuvrant comme une l’image parfaite du « dégel » soviétique, même si cette tournée cachait un but politico-idéologique (pour les deux camps, comme l’explique si bien Katja Petrowskaja), mais qui s’en affranchit si bien, durant ce bref moment de contact humain. La Photo me regardait est un recueil de nouvelles et d’essais autant qu’un journal qui permet, lorsqu’on regarde bien – lorsqu’on y plonge ! -, de parler du passé, de penser le contemporain, d’évacuer comme de recevoir. 57 photographies et mille histoires. Sublime.©Yann Courtiau 2025
Cécile Barth-Rabot
La lecture
(Armand Colin) 316 pages
« Nul ne peut donc être complètement sûr de la satisfaction qu’il pourra trouver dans une lecture (y compris lorsqu’un tiers fait de l’ouvrage une critique positive). Tout au plus peut-on tenter de réduire l’incertitude, en s’appuyant par exemple sur l’expérience que d’autres ont faite du même objet (avec l’incertitude inhérente à la singularité des sujets lecteurs) ou sur l’expérience qu’on a soi-même faite d’objets en apparence similaire, produits par exemple par le même auteur ou le même éditeur (avec l’incertitude tenant cette fois à la singularité des objets de lecture). »
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Pour ce 23 avril, Journée mondiale du livre et du droit d'auteur, qui met en valeur l’écriture et – ce qui nous intéresse surtout : la lecture, il fallait bien se pencher un peu sur cette dernière, qui, précise l’autrice de cette passionnante recherche : «suscite une abondance singulière de discours, qui la décrivent comme menacée ou qui en vantent les mérites, et qui, se faisant, en soulignent et en renforcent la valeur. » Lecture et souci de soi, logiques de choix, postures, valeur et visibilité, etc. autant de chapitres qui permettent de définir avec autant de nuances que de détails cet « objet sacré » (ne pas prendre au sérieux) qu’est le livre, sa lecture (littéraire, si possible), ainsi que le lecteur lui-même. Mais cet essai qui a le mérite d’être exhaustif, a la particularité bien intéressante de démonter quelques clichés, notamment du rôle de la lecture scolaire ou bien celui des discours institutionnels ronflants du type « Lisez ! Vous en sortirez meilleur, grandi, cultivé », discours sensés s’adresser à toutes et tous et provoquez des envies de lecture, mais n’est entendu que par le (petit) public de convaincus – de lectrices et de lecteurs. Alors oui, sans aucun doute, la lecture peut constituer un refuge, une ouverture et un outil d’émancipation, mais cela tient à certaines conditions, aux dispositions de l’individu, au temps dont on dispose, etc. Comme le précise encore Cécile Barth-Rabot : « En d’autres termes, l’espace du lire n’est jamais donné, mais plutôt conquis et toujours doublement déterminé socialement par les dispositions des individus et leurs conditions matérielles d’existence. » Et plus loin encore : « Il s’agit donc pour un individu de trouver non seulement un texte qui lui convienne de manière générale, mais un texte qui soit adapté au moment considéré, qu’il puisse lire "à ce moment-là" avec plaisir et profit. La lecture, de Cécile Barth-Rabot, dans la collection U, Armand Colin, 316 pages essentielles (j’aimerais dire : obligatoires) pour tout professionnel du livre, surtout les institutions d’état, et autres férus de livres et de littérature - et de sa lecture, bien sûr.
©Yann Courtiau 2025
Olivier Bessard-Banquy
Éloge de la petite édition littéraire
(Actes Sud) 380 pages
Si les grandes marques ont peu de peine à se faire remarquer avec quelques (moyennement) bons titres durant une rentrée littéraire, pour beaucoup de petites maisons d’éditions cela s’avère très difficile – parfois même impossible. Ces dernières sont pourtant, parfois, des "laboratoire littéraires" et elles participent à la richesse et la diversité de ce qui se lit de nos jours. S’il est rare de voir un.e client.e fonder son choix d’un livre parce qu’édité sous les auspices d’Albin Michel, Lattès ou encore Michel Lafon, il n’est pas rare qu’un autre public de lectrices et de lecteurs soient plus sensible aux « labels » : Minuit, P.O.L., Verdier, Fata Morgana, Cheyne ou Le Dilettante, cette « petite édition littéraire » à visage humain (modeste), Olivier Bessard-Banquy lui rend hommage et justice à travers ce très bel essai qui retrace plus de 150 ans d’édition « artisanale », qu’il s’agisse de la « pensée libre » et le design chez Allia, l’orientation nord-américaine chez Monsieur Toussaint Louverture, l'engagement politique de La Fabrique ou d’une certaine idée de la littérature chez Verdier (Michon, Bergounioux, Riboulet). C’est un parcours passionnant et exhaustif, généreusement illustré, retraçant le jeu des influences, le manque d’argent, de chance (voir le cas de Finitude avec Bojangles!), les choix esthétiques et littéraires, d’enjeux mais aussi d’encre et de papier. Un éloge, un guide, un panorama et au final, une réflexion s’impose : mais quelle chance d'avoir toutes ces petites maisons d'édition littéraire !

L’extrait :

« Partout sont apparues, depuis 1968, des maisons qui se sont fait connaître par leur art du livre et la révélation d’auteurs qui ont su attirer la curiosité des libraires comme des lecteurs, des professionnels comme du public, depuis les maisons évoquées jusqu’à Métailié, L’Arbre Vengeur ou Le Bruit du temps, des maisons qui, toutes ou presque, ont eu leur heure de gloire, leur réussite, signe de leur grand professionnalisme. En portant souvent des productions en marge, des formes inhabituelles, elles ont décongestionné la littérature, rappelé les autres types d’écrits variés qui peuvent constituer la richesse de tout ce qui existe en France aujourd’hui ; elles ont fait émerger le concept de « bibliodiversité » pour sortir du tout-roman standard, voir industrialisé ; elles ont, ce faisant, permis la richesse des œuvres hybrides qui sont sorties de terre, comme encouragées par ces nouveaux espaces de publication. »

 ©Yann Courtiau 2025
Laure Murat
Toutes les époques sont dégueulasses
(Verdier) 76 pages
« Car le problème reste entier. Que faire avec ces œuvres populaires mais qui ne répondent plus à nos critères et diffusent des stéréotypes dont il est plus que jamais nécessaire de se débarrasser ? La réécriture des œuvres s’avère n’être pas la solution. Elle falsifie l’histoire, sans même rappeler qu’elle échoue dans sa mission en laissant passer des énormités. (…) Ses petits trucages médiocres l’assimilent à une censure du pauvre, quand la censure d’État, la vraie, menace plus que jamais, notamment aux Etats-Unis, où on ferme purement et simplement, comme en Floride, des départements de sociologie par haine de la pensée critique. »
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Courrez donc acheter cet essai de Laure Murat car il s’avère concis et bien utile pour replacer la parole comme la réflexion au-dessus du bruit ambiant qui noie tout débat intelligent au sujet de la récriture (ou pas) de classiques qui sonnent mal à nos contemporaines (et peut-être trop sensibles) oreilles ; après sa rapide et plaisante lecture vous en sortirez bien mieux informé sur cette réécriture au « goût du jour » (goût qui sera dépassé dès le lendemain) mais aussi pourquoi et comment on réécrit aussi pour vendre à nouveau, aux bibliothèques comme aux librairies, des histoires qui, dans leur nouvel emballage, seront adaptées fissa pour Netflix. Laure Murat argumente, tempère, justifie, contredit, souvent avec justesse, avec un rien de tempérament et un peu d’humour, permettant ainsi un point de vue plus net au sujet d’auteurs comme Roald Dahl, Ian Fleming ou encore Agatha Christie. Ni pour ni contre, bien au contraire.
©Yann Courtiau 2025

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